Le destin brisé d’ASA, le chef-d’œuvre caché de Ferrari

Le monde de la vieille carrosserie recèle des trésors dont le nom seul fait frémir les collectionneurs avertis. Si les blasons de Modène et de Turin saturent l’imaginaire collectif, une signature plus confidentielle incarne l’âge d'or de l'automobile italienne : ASA. Pour Autocostruzioni Società per Azioni. Derrière cet acronyme se cache une épopée mécanique fascinante, une GT d'exception née dans le giron de Maranello, mais condamnée à l'anonymat par la fierté d'un homme. Plongez dans l'histoire de la mythique « Ferrarina », une perle rare de la carrosserie vintage.

Usine ASA

La genèse secrète : Quand Enzo Ferrari imaginait une « Ferrarina »

À l'aube des années 1960, Enzo Ferrari règne sans partage sur les circuits et dans le cœur des amateurs de grosses cylindrées. Pourtant, le Commendatore fait face à un défi économique : financer sa structure de course, la Scuderia. L'idée germe alors de concevoir une automobile plus accessible, dotée d’un petit moteur, capable de chasser sur les terres des Alfa Romeo Giulietta et des créations d'Abarth.

Le projet 854 : L'ADN de Maranello

Pour ce faire, le patron mobilise ses meilleurs cerveaux. L'ingénieur Gioacchino Colombo supervise le développement d'un bloc inédit, tandis que le légendaire Giotto Bizzarrini conçoit un châssis tubulaire d'une rigidité remarquable. Le prototype, baptisé projet « 854 » (850 cm³, 4 cylindres), prend vie. Très vite, les ouvriers de l'usine le surnomment affectueusement la « Ferrarina » (la petite Ferrari). Enzo l'utilise même pour ses déplacements personnels.

Le refus du badge au cheval cabré

Malgré les qualités évidentes du modèle, le Commendatore refuse de commercialiser sous son nom une voiture qui ne possède pas un noble moteur V12. Pour préserver l'exclusivité absolue de sa marque, il décide de vendre le projet à des industriels de confiance. C'est la famille De Nora, un puissant groupe milanais, qui rachète les plans et fonde la marque ASA en 1962 pour donner vie à cette merveille.

Bertone et Giugiaro : Une robe de haute couture italienne

Pour habiller ce concentré de technologie, ASA se tourne vers l'un des maîtres de la vieille carrosserie transalpine : la maison Bertone. Le design est confié à un jeune talent prometteur qui va marquer l'histoire du design automobile, Giorgetto Giugiaro.

Giugiaro dessine une silhouette fastback d'un équilibre parfait. Long capot plongeant, phares carénés sous bulle, habitacle reculé et poupe fuyante : le coupé ASA adopte tous les codes esthétiques des grandes GT de l'époque, mais dans un format de poche. Les proportions sont d'une élégance rare, mêlant la fluidité italienne à une agressivité sportive subtile.

Les joyaux de la gamme ASA : Entre élégance et haute performance

La production commence véritablement en 1964. Malgré une diffusion très restreinte, ASA va décliner son concept en plusieurs variantes hautement désirables pour tout amateur de vieille carrosserie.

L'ASA 1000 GT Coupé : La sportive pure

ASA 1000 GT Coupé
L'élégante silhouette de l'ASA 1000 GT signée Giugiaro pour Bertone.

Le modèle phare, l'ASA 1000 GT, cache sous son capot un moteur de 1 032 cm³ poussé à 91 chevaux grâce à deux carburateurs double corps Weber. Avec un rendement exceptionnel de près de 90 chevaux par litre, ce bloc prend ses tours jusqu'à 6 800 tr/min dans un feulement rageur. Associée à un poids plume de 780 kg et à quatre freins à disques, cette propulsion file à 180 km/h et offre un comportement dynamique impérial, directement hérité de l'expérience de Bizzarrini sur la mythique Ferrari 250 GTO.

L'ASA 1000 GT Spider : L'exclusivité cheveux au vent

Rapidement, Bertone propose une déclinaison découvrable : le Spider. Pour cette version, ASA fait le choix de la modernité en optant pour une carrosserie en fibre de verre (plastique renforcé) afin de maintenir un poids minimal. Esthétiquement superbe, le Spider est aujourd'hui une rareté absolue. Les historiens estiment sa production à moins de vingt exemplaires, ce qui en fait l’une des pièces de vieille carrosserie les plus recherchées au monde.

CaractéristiqueSpécification technique
Moteur4 cylindres en ligne (Origine Ferrari)
Cylindrée1 032 cm³
Puissance91 ch à 6 800 tr/min
Poids à sec780 kg
Vitesse maximale180 km/h

Les monstres de course : Des circuits à la légende

ASA ne pouvait pas renier ses gènes de compétition. La marque s'est illustrée sur les circuits européens à travers des versions radicales qui font vibrer les passionnés de mécaniques anciennes.

L'ASA 1000 GTC (Berlinetta 411)

Développée par Bizzarrini et habillée par la carrosserie Drogo, cette version de course abandonne l'acier pour une robe ultra-légère en aluminium. Son moteur réalésé développe 104 chevaux pour un poids abaissé à seulement 709 kg. Elle s’illustrera notamment à la Targa Florio.

L'ASA RB613 (Roll Bar)

ASA RB613 - 1966
ASA RB613 1966

Lancée en 1966, la RB613 est l'ultime évolution de la marque pour la compétition. Reconnaissable à son arceau de sécurité profilé intégré à la carrosserie, elle embarque un incroyable moteur à 6 cylindres en ligne de 1,3 litre (qui correspond techniquement à la moitié du V12 Ferrari). Deux exemplaires de ce monstre miniature prendront le départ des 24 Heures du Mans en 1966.

Le crépuscule d'un mythe de la vieille carrosserie

Malgré des critiques dithyrambiques sur ses qualités dynamiques, l'aventure ASA s'achève préocement en 1967. Le talon d'Achille de la voiture fut son prix. Fabriquée de manière artisanale avec des composants nobles, l'ASA 1000 GT coûtait le prix d'une Jaguar Type E ou de deux Alfa Romeo Giulia Sprint.

L'usine ferme définitivement ses portes en 1969 après avoir produit un peu plus d'une centaine d'unités. Aujourd'hui, croiser une ASA, c'est contempler un chef-d'œuvre intemporel de la vieille carrosserie, le témoin d'une époque révolue où la passion et le génie mécanique l'emportaient sur la froide logique comptable.

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